Écartées de la scène politique par l’administration coloniale et les gouvernements locaux, bien qu’elles restent des pièces maîtresses de l’équilibre sociale aux Comores, Ali Soilihi a su s’appuyer sur femmes comoriennes pour reprendre en main et intéresser toutes les couches sociales comoriennes à sa politique révolutionnaire. Sous l’emprise de la révolution soilihiste, les femmes trouveront un espace d’expression politique. Une première dans l’histoire politique du pays.
La révolution intervenue aux Comores entre 1976-1978, a eu le mérite d’inscrire dans son espace d’expression des catégories sociales jusque-là marginalisées au point de disparaître de la scène politique. Alors que les travaux imaginer par la révolution se retrouvent polluer par l’affaire de Maore, dont Ali Soilihi s’efforce de résoudre, il considère qu’il est désormais temps de faire une « toilette sociale », renvoyant tous les agents publics à l’exception des militaires, chez leurs mères, « wende wa hamwe »1 – pour aller téter les seins de leurs mères. Cette ablution sociale rêvait un renouvellement des mentalités, en éloignant tout ce qui pourrait faire obstacle à la révolution.
Cette action est proclamée dans la phase antiféodale appelée : « Ufwakuzi wa usawa wa siyasa » (La révolution politique)dont Ali Soilihi s’efforce d’expliquer dans des longs discours. Pour le Mongozi (le Guide), « la féodalité étant le genre de société qui contient les séquelles les plus négatives, c’est aussi le système le plus discriminatoire au plan sociale (entre les hommes et les femmes, vieux et jeunes…) » La femme comorienne se retrouve propulser dans l’action sociale et politique, devenant une actrice à part entière, et un élément central dans l’imaginaire politique de la révolution.
Libération ou instrumentalisation de la femme comorienne ?
Aussitôt la révolution lancée, le terrain social se voit transformer et investit par des nouveaux acteurs jusque-là réduits à la subalternité des élites politiques (notables et conservateurs). Parmi les objectifs affichés par la révolution antiféodale,figure la volonté de « libérer la femme de l’emprise féodale ». Des femmes disposées et « dévouées » à donner qu’à recevoir. C’est ainsi que leur quotidien fut rythmé. Alors quand s’est posée la question de leur émancipation et participation à la vie sociale et politique, cela a représenté pour nombreuses d’entre elles « la grandeur d’Ali Soilihi »2. La révolution décide de faire tomber certaines barrières sociales qu’elle a jugé marginales pour les femmes. La femme se voit inviter dès le début de l’année 1976 à s’inscrire au même titre que l’homme dans l’action révolutionnaire, en abandonnant entre autres, son voile, le bwibwi3 et son shiromani4. Et pour certaines, cloîtrées dans leurs foyers respectifs, attendant le prince charmant, elles sont invitées à quitter leur statut d’« enfants de niche » (Mwana-zidakani)5 pour participer à la construction nationale et surtout, pour se libérer du joug de la coutume et toutes ses contraintes.
C’est par cette volonté affichée qu’on retrouvera pour la première fois, certaines femmes dans des rôles jadis réservés aux hommes. Ainsi, la comorienne gagne son rang de « citoyenne ». De ce fait, elle a désormais le droit de servir dans l’armée et la police, dans l’administrations (où il faut tout de même nuancer, avec une participation limitée, peut-être due à un passé non scolaire de ces dernières). C’est dans les comités populaires de base que la participation des femmes est très importante, comme l’a souligné Boina6. Elles sont aussi militaires, journalistes, mais surtout, participent directement à la construction des Mudria. Grande nouveauté, les femmes par le biais des comités villageois, investissent les réunions publiques et prennent souvent la parole, non sans un grain de provocation, dans les bangwe – le lieu de rassemblement et d’expression traditionnel par excellence, réservé exclusivement aux hommes.
Cette acquisition de la parole dans l’espace public se conjugue avec une affirmation féministe dans les foyers ; désormais la femme comorienne peut demander le divorce, comme le stipule la loi fondamentale : « À la demande de l’homme ou de la femme, le divorce est enregistré et prononcé par un juge ». Auparavant, seul l’homme était maître d’une telle décision, malgré les prescriptions en loi musulmane qui autorise les femmes, « sous condition » à formuler des demandes de divorce7. Partant de ce constat, on peut parler de la libération de la femme, et d’une réussite sur ce point de vue, de la politique révolutionnaire.
L’investissement de la femme dans certaines instances décisionnelles de la révolution intervient aussi comme un symbole fort dans la lutte contre la féodalité, très patriarcale. En se servant de la femme et de la plèbe en général, Ali Soilihi sait très bien qu’il ne s’agissait pas simplement d’une émancipation féminine, mais aussi, et peut-être surtout, de l’utilisation du « ventre » (mba – dzaya, la fécondité) qui ne doit aucunement échapper à la terre. Car maîtriser le ventre de la comorienne, c’est avoir un contrôle sur la progéniture. Il sait aussi l’affection des familles envers les sœurs et la place des mamans dans la religion musulmane, qui détiennent « la place de leurs enfants au paradis ». S’assurer des faveurs des femmes, donnerait à fortiori des garantis dans le renouvellement de l’identité révolutionnaire. Et l’adhésion de ces dernières, traduit aussi un certain ras le bol qui s’étaient emparés chez elles.
Le rôle de la femme – l’évolution des mœurs

Pour défendre sa politique antiféodale, Ali Soilihi fait le lien avec « un attachement aux valeurs authentiques de la religion », qui appellent à la considération de la dimension humaine, le ubinadamu8 en comorien. Le ubinadamu c’est avant tout un savoir vivre, qui exclue toute domination dogmatique. Ainsi, la suppression du voile de la femme est considérée comme un moyen d’atténuer la timidité – voulue ou non – la soumission et le complexe, qui écartaient les femmes de la vie politique.
Certaines femmes saisissent l’occasion pour afficher une rébellion. Elles sont provocatrices et n’hésitent pas à aller chercher les hommes sur leurs terrains. Elles s’assument en pantalon, se promènent sans le leso. Chose plus étonnante, la garde présidentielle est composée majoritairement de femmes.
Les femmes sont invitées à être actrices de leurs propres mariages. Cela implique le choix du mari, et le respect des normes, en termes des dépenses jugées ostentatoires. Car contrairement à ce qui a pu être raconté, la révolution d’Ali Soilihi n’a jamais interdit le anda. Celui-ci devait toutefois se faire selon des conditions préinscrites par des ordonnances gouvernementales9. Le temps des festivités se voit réduit à 24 heures et la dot sera désormais constituée par un seul bijou en argent ou en or qui ne doit pas dépasser 8 grammes.
Certaines femmes se rallient à la cause. L’histoire qui s’est déroulé dans la ville de Mitsudje (région du Hambu) traduit bien cette contradiction et une certaine volonté pour certains de faire évoluer les mœurs aux Comores.
Alors que le gouvernement avait décrété une limite d’une vache par mariage, un homme issu de la diaspora, a voulu marquer une différence en sacrifiant deux vaches pour le mariage de sa sœur. Seulement, cette dernière s’y est opposée, voulant s’aligner à la décision gouvernementale, et trouvant les dépenses exorbitantes. Pour contourner le règlement, le frère négocia avec les membres du comité villageois qui autorisèrent la supercherie. La mariée décidée à faire respecter la loi, fera remonter l’affaire à l’ordre exécutif. En plus des emprisonnements, un gungu10 est organisé tous les jours pendant une semaine dans la ville de Mitsudje, qui devient mal gré bon gré, le symbole du dénigrement et du non-respect de l’ordre étatique.
Le constat qui est fait par nombreuses femmes qui ont connu lé révolution est contrastant : entre les pour (plongées dans la nostalgie « égalitaire » entre les sexes) et les contre (qui déplorent le bafouement des normes comoriennes et « religieuses »). Aujourd’hui encore le débat reste vif et l’émancipation de la femme comorienne reste encore à prouver.
Houssamdine Ankili (article paru dans le Magazine WAKATI numéro 2)